
AFRICALEADNEWS – (Sénégal) Pendant quelques jours, le Sénégal avait fait nation. La Coupe d’Afrique avait suspendu le temps. Elle avait réconcilié les corps et les esprits, les quartiers et les classes sociales, la ferveur populaire et la fierté silencieuse. Les Sénégalais vibraient à l’unisson, heureux, convaincus, l’espace d’un instant, que quelque chose de solide, de commun, les reliait encore.
Il aura fallu moins de trois semaines pour que cette illusion se brise.
À peine l’euphorie dissipée, le pays s’est retrouvé face à ses démons les plus persistants, ceux que ni les victoires sportives ni les slogans politiques ne suffisent à conjurer.
D’emblée, il est important de rappeler que les Sénégalais arrêtés et détenus au Maroc dans le sillage du sacre continental y sont toujours. Dans un silence pesant. Sans information claire sur leurs conditions de détention, au cœur d’un climat que beaucoup décrivent comme hostile. L’État, lui, peine à rassurer. Ou à s’expliquer.
Dans le même temps, le Sénégal traverse l’une des crises les plus graves et les plus inédites de son histoire récente : le piratage massif de données personnelles, révélant l’extrême vulnérabilité de systèmes publics déjà fragilisés.
Ce choc numérique survient peu après le cambriolage du Trésor public, comme si les symboles mêmes de l’autorité et de la souveraineté de l’État devenaient, les uns après les autres, des coquilles fissurées.
À cette insécurité institutionnelle s’ajoute une violence sociale persistante. Grèves à répétition, université toujours foyer de tensions, affrontements récurrents entre étudiants et forces de l’ordre.
Ces tensions, devenues chroniques à l’université en raison de manquements structurels de l’État, ont fini par produire l’irréparable : la mort d’un étudiant.
Abdoulaye Ba, en deuxième année de médecine. Un nom désormais inscrit dans la mémoire collective, non comme une statistique, mais comme l’espérance brisée d’une famille entière.
Un pays ne devrait jamais s’habituer à s’incliner devant la mort de ses étudiants.
Au Sénégal, la tragédie se répète à chaque pouvoir en place : les drames étudiants, les confrontations, les vies fauchées ne sont jamais un événement isolé. L’enjeu n’est pas de gérer l’après-drame, mais d’empêcher qu’il survienne. Préserver la vie des étudiants devrait être une priorité absolue, et non un sujet de débat a posteriori ou de justification politique.
Dans ce cycle de tensions, les forces de sécurité se retrouvent systématiquement exposées. À chaque crise, les policiers sont placés au banc des accusés, sommés d’assumer seuls des situations devenues incontrôlables. Il est temps de reconnaître qu’ils ne se rendent pas dans les campus par simple choix, mais parce que les circonstances l’exigent. Cette exposition permanente appelle à une réflexion sur leur protection et sur la manière d’éviter de les mettre en première ligne. Car le véritable enjeu n’est pas la répression, mais la prévention. Il serait plus judicieux de travailler à réduire les contextes mêmes qui rendent la présence policière nécessaire, plutôt que de multiplier des face-à-face dont l’issue est presque toujours tragique.
Par ailleurs, attribuer les tensions universitaires à des opposants qui manipuleraient les étudiants relève davantage de l’argument commode que de l’analyse sérieuse.
De quels opposants s’agirait-il, et avec quelle puissance réelle ? L’hypothèse peine à convaincre.
Les colères étudiantes ont rarement besoin d’instigateurs extérieurs : elles naissent bien souvent de conditions de vie dégradées, d’un sentiment d’abandon et d’une absence de réponses structurelles.
Dans une autre mesure, mais dans la même tonalité sombre, le pays découvre avec stupeur le démantèlement de réseaux pédocriminels, ainsi que des affaires de transmission volontaire du VIH impliquant des personnes fortement présumées coupables, parmi lesquelles figurent des personnalités publiques jadis adulées. Là encore, la sidération est totale. Ces affaires ne sont pas que scandaleuses : elles exposent directement la population à un risque sanitaire grave. Le malaise est profond.
Pendant que ces drames s’accumulent, le Président de la République était en tournée économique, largement éclipsée par l’actualité.
Le Premier ministre, quant à lui, poursuivait ses déplacements politiques. Dans un moment où le pays fait face à de telles urgences, il est parfois difficile de distinguer ce qui relève de l’action concrète pour la société de ce qui relève du geste politique. La priorité devrait naturellement aller à la reconstruction et à la protection des citoyens.
Ironie du moment : ce qui était hier dénoncé comme une dérive est aujourd’hui justifié, parfois même célébré.
La vérité semble changer de camp au gré des appartenances.
La justice, tentant tant bien que mal de faire son travail, se retrouve publiquement prise à partie par le chef du gouvernement. L’Assemblée nationale paraît davantage absorbée par la levée de l’immunité parlementaire de Farba Ngom pour une affaire de téléphones portables que par les urgences structurelles du pays. La Haute Cour de justice est mobilisée pour des dossiers secondaires, pendant que les questions fondamentales demeurent sans réponse.
Triste décor !
Pourquoi nous en sommes là.
La situation actuelle n’est pas le fruit du hasard. Elle résulte de l’accumulation de carences structurelles, de choix institutionnels incomplets et de la faiblesse d’une culture politique préparant insuffisamment les dirigeants à la complexité de l’État. C’est clair !
Toutefois, cette responsabilité n’incombe pas qu’aux dirigeants : les populations elles-mêmes comprennent mal les enjeux du pays. Le niveau du débat public reste trop bas, largement façonné par un fort taux d’analphabétisme et une instruction insuffisante.
Il faut davantage miser sur l’éducation et la formation pour que les citoyens puissent juger et décider en connaissance de cause, mais aussi pour qu’ils posent des actes réfléchis, sûrs et respectueux de leurs semblables. Comme le rappelait La Fontaine, il vaut mieux un ennemi sage qu’un ami ignorant, ce qui souligne à quel point le savoir porte une responsabilité lourde et incontournable.
Comment comprendre qu’au Sénégal, les débats les plus suivis et les plus animés sont souvent ceux qui ne disent rien, ou qui pervertissent l’information au point de masquer l’essentiel ?
À cela s’ajoute un phénomène profondément enraciné : le nafequisme.
Au Sénégal, ce n’est pas la vérité qui compte, mais ce que l’on souhaite croire. La loyauté aveugle et l’affection personnelle deviennent le critère ultime.
On excuse tout, on critique peu, on valorise ceux que l’on aime même lorsqu’ils échouent, et l’on ignore les failles de ceux que l’on soutient.
Cette complaisance systémique affaiblit la responsabilité individuelle et collective et empêche la formation d’une opinion publique exigeante et lucide.
Dans ce contexte, le débat public peine à s’élever au‑delà de l’émotion et de la polarisation. Les vrais problèmes, ceux qui structurent la vie collective, sont souvent simplifiés, détournés ou ignorés.
Les dirigeants, d’hier comme d’aujourd’hui, se trouvent confrontés à des défis qu’ils n’ont pas toujours anticipés, faute de formation, d’expérience et de vision stratégique.
À cette impréparation s’ajoute un cadre institutionnel fragile : la justice est exposée aux pressions, les organes de contrôle sont réduits à l’instrumentalisation politique, et l’État peine à déployer des politiques publiques efficaces dans l’éducation, la sécurité ou l’administration.
Le résultat est un cercle vicieux : les crises sociales se multiplient, la confiance dans les institutions s’érode, et chaque incident, même mineur, devient le révélateur d’une défaillance plus profonde.
Essentiellement, gérer un pays ne se limite pas à dénoncer les abus du passé ou à promettre des réformes spectaculaires. Cela exige une méthode, une constance, une anticipation.
Les promesses non fondées, les critiques faciles et les slogans moraux se retournent inévitablement contre ceux qui les formulent dès qu’ils sont confrontés à la réalité du pouvoir. C’est une leçon précieuse pour ceux qui se présentent aujourd’hui comme une alternative : gouverner exige préparation, lucidité et prudence, et non seulement paroles et promesses.
En somme, cette situation révèle une méconnaissance des charges de l’État, une incapacité à articuler vision et organisation, et, surtout, une incapacité collective à distinguer l’urgence immédiate de la stratégie de long terme.
Tant que ces failles structurelles ne seront pas traitées, le Sénégal restera prisonnier d’un cycle d’ivresse éphémère et de désillusions récurrentes.
En définitive, le Sénégal ne manque ni d’intelligence, ni de ressources humaines, ni d’histoire. Il manque de lucidité collective. Tant que l’émotion primera sur l’analyse, tant que l’allégeance primera sur le principe, tant que la gestion de l’État sera abordée comme une conquête et non comme une charge, le pays continuera d’osciller entre ivresse et désillusion.
La Coupe d’Afrique avait donné l’illusion d’un pays réconcilié.
La réalité rappelle, avec une brutalité implacable, qu’une nation ne se construit pas sur des victoires passagères, mais sur la constance dans la responsabilité et la vérité, même lorsqu’elles dérangent.
Boubacar Mohamed SY
Juriste / Écrivain



