
AFRICALEADNEWS – (Gabon) Dans un entretien accordé à nos confrères de Gabonreview, la figure de proue du polar gabonais, Janis Otsiémi, livre un regard acéré sur Libreville, son rapport brut à l’écriture et les désillusions qui entourent la gouvernance actuelle. Entre esthétique des bas-fonds et engagement citoyen, l’écrivain confirme son statut d’électron libre des lettres africaines.
Janis Otsiémi n’est pas de ceux qui lissent leur discours pour plaire aux salons littéraires ou ménager les puissants. Né à Franceville mais façonné par les ruelles populaires d’Akébé, l’auteur a construit une œuvre monumentale où Libreville occupe le premier rôle. Pour lui, la capitale gabonaise transcende le simple décor géographique. Elle palpite, étouffe, dissimule et révèle les vices humains. « Dans mes romans, je cherche toujours le côté interlope de la ville », confie-t-il au détour de l’entretien, rappelant que les quartiers populaires constituent sa principale source d’inspiration.
Cette immersion dans les marges de la société explique l’authenticité d’une langue truffée de gabonismes et d’argot des matitis. Loin d’être un simple artifice, ce choix linguistique s’impose comme une nécessité esthétique et sociale. L’écrivain refuse de trahir la réalité de ses personnages en leur prêtant un langage qui ne leur appartient pas. Face aux réticences initiales de ses éditeurs parisiens, le succès public a balayé les doutes, lui valant les éloges de la critique internationale. Pourtant, le romancier refuse de s’attribuer toute la paternité de cette inventivité lexicale. « Le mérite revient à ces jeunes qui vivent dans les quartiers populaires et qui, chaque jour, créent des mots », insiste-t-il avec humilité, affirmant que l’Afrique possède cette faculté unique de travailler la langue pour refléter fidèlement le vécu quotidien.
Cette fidélité au réel se double d’une posture d’intrus que Janis Otsiémi revendique fièrement quinze ans après ses débuts. Dans un paysage littéraire gabonais dominé par les élites universitaires, son parcours d’autodidacte fait figure d’exception. Sans diplôme académique traditionnel, c’est par la lecture qu’il s’est frayé un chemin vers les sommets. « Je me considère toujours comme cet intrus-là qui est entré dans un monde qui n’était pas le mien », observe-t-il, soulignant que cette singularité forge sa liberté de ton. Une liberté qui lui permet de dénoncer sans détour la corruption systémique et les abus du quotidien, qu’il documente en s’immergeant anonymement dans les commissariats pour en saisir la vérité brute.
Mais c’est sur le terrain politique que le regard de l’écrivain se fait le plus tranchant. Récemment censuré en librairie pour ses chroniques critiques, Janis Otsiémi ne cache pas son amertume face à la direction prise par le pouvoir actuel. Si les avancées en matière d’infrastructures sont indéniables, le fonctionnement institutionnel et les restrictions de liberté l’inquiètent profondément. L’auteur fustige la concentration excessive des pouvoirs et le glissement vers une gouvernance qui marginalise la contestation constructive. « Les gens ont peur de parler », regrette-t-il, décrivant un climat où les espaces d’expression traditionnels se verrouillent et poussent la dissidence vers des réseaux sociaux de plus en plus surveillés.
Malgré les pressions et le spectre de la censure, Janis Otsiémi refuse catégoriquement l’exil et choisit de rester ancré à Libreville pour porter la voix des sans-voix. Il prépare d’ailleurs un nouveau roman noir centré sur les secrets de l’institution ecclésiastique, bien décidé à briser les tabous. Son ultime souhait pour son pays demeure un vibrant plaidoyer pour une justice sociale véritable, loin des privilèges et du népotisme. « Je fais un rêve : demain, le Gabon sera un pays de méritocratie », conclut-il avec force, rappelant que l’égalité des chances reste le seul socle possible pour bâtir l’avenir de la nation.
Vigny Ngami-Tsiba



