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Gabon : 100 millions extorqués et trois plaintes au point mort, l’affaire Mvou Loubamono au cœur du grand malaise judiciaire

Gabon : 100 millions extorqués et trois plaintes au point mort, l'affaire Mvou Loubamono au cœur du grand malaise judiciaire

AFRICALEADNEWS – (Gabon) Entre le couperet de l’audience disciplinaire du Conseil supérieur de la magistrature (CSM) ayant frappé récemment une dizaine de magistrats et l’approche imminente de sa session ordinaire, l’impunité garantie à Édith Christiane Mvou Loubamono cristallise un profond sentiment d’injustice. Eclairage sur un scandale de 100 millions de FCFA qui met à rude épreuve la promesse d’une justice égale pour tous.

L’audience disciplinaire du 25 août dernier devait sceller la fin du corporatisme au sein de l’appareil judiciaire. Ce jour-là, une dizaine de magistrats ont été sanctionnés et trois hauts magistrats ont été radiés, dont l’ancien procureur général Eddy Narcisse Minang. Une fermeté saluée par l’opinion, mais qui laisse aujourd’hui un goût d’inachevé. Car si la rigueur est tombée sur certains, d’autres acteurs engagés dans des dossiers tout aussi lourds continuent d’exercer en toute quiétude.

Du litige civil au piège de l’extorsion en garde à vue

Le cas le plus emblématique concerne Édith Christiane Mvou Loubamono, ancien procureur général près la cour d’appel judiciaire de Port-Gentil, citée dans une rocambolesque affaire d’extorsion de fonds. Tout commence par un litige civil opposant la société 3MA, dirigée par Moundele Moon, au Syndicat autonome des pétroliers (SAP). Malgré les reçus prouvant que le syndicat avait apuré les arriérés de salaire des employés, tâche que lui avait confiée la société, la cour d’appel le condamne à verser plus de 300 millions de FCFA, une décision qui sera ultérieurement annulée par la Cour de cassation.

Mais entre-temps, le piège se referme. Sur instructions du procureur général Mvou Loubamono, Patrick Yenou, alors responsable du syndicat, est interpellé en août 2023 et placé en garde à vue dans les geôles du B2, l’antenne de la Direction générale des contre-ingérences et de la sécurité militaire à Port-Gentil. Pour recouvrer la liberté après une nuit de détention insalubre, une « caution » de 100 millions de FCFA lui est exigée. L’argent est versé à l’agent de police judiciaire contre un reçu officiel.

Quelques jours plus tard, le procureur de la République classe le dossier sans suite, constatant qu’il est vide. Mais les 100 millions de FCFA, eux, s’évaporent. L’enquête menée à la suite d’une première plainte pour extorsion de fonds, déposée dès janvier 2024 devant le juge d’instruction de Port-Gentil par Me Moumbembe, avocat de Patrick Yenou, révèle une réalité stupéfiante : la somme aurait été remise à Édith Christiane Mvou Loubamono avant de faire l’objet d’un partage tripartite entre le magistrat, l’agent du B2 et le patron de 3MA, Moundele Moon. Ce dernier a d’ailleurs publiquement détaillé la clé de répartition, sans jamais être poursuivi pour diffamation.

L’impasse face à trois plaintes et le mur du corporatisme

Face à cette spoliation caractérisée, l’instruction ouverte à Port-Gentil s’est brusquement retrouvée paralysée dès lors que le nom du haut magistrat a été officiellement cité dans le dossier. L’agent du B2 a certes été suspendu et muté par sa hiérarchie militaire, mais du côté de la haute magistrature, le blocage est absolu.

En vérité, ce ne sont pas une mais trois démarches judiciaires qui se heurtent désormais à un mur d’inertie. Après l’enlisement de la saisine initiale du cabinet d’instruction de Port-Gentil, deux nouvelles plaintes formelles ont été déposées en janvier dernier. La deuxième plainte, adressée au parquet général de la Cour de cassation où siège aujourd’hui Édith Christiane Mvou Loubamono en qualité de procureur général adjoint, demeure curieusement sans suite, en violation des articles 28 et 30 du Statut des magistrats qui rendent l’ouverture d’une information judiciaire obligatoire. La troisième, portée devant le Conseil permanent du CSM, a donné lieu à l’audition des protagonistes, mais le dossier n’a pas été retenu lors de l’audience disciplinaire du 25 août dernier.

Comment expliquer qu’après près de trois ans, les autorités judiciaires peinent encore à trancher cette affaire ? Pour l’opérateur économique Patrick Yenou, contraint de se battre sans relâche pour recouvrer les 100 millions de FCFA tirés de son travail, le préjudice financier et moral est immense, tandis que le trio mis en cause continue d’échapper aux poursuites. Si la figure centrale de cette extorsion n’était pas un haut membre du corps judiciaire, la procédure aurait à n’en pas douter suivi son cours normal.

Pourtant, le 29 août dernier, lors de son discours prononcé à l’occasion du 3e anniversaire de la Fête de la libération, le chef de l’État gabonais, Brice Clotaire Oligui Nguema, martelait que « l’égalité devant la loi est un principe constitutionnel » et que « le corporatisme ne doit pas prendre le pas sur la responsabilité ». Alors que va se tenir incessamment la session ordinaire du CSM, le traitement de ce dossier servira de révélateur : la justice gabonaise va-t-elle enfin obliger les mis en cause à restituer les 100 millions extorqués, ou consacrera-t-elle le privilège de l’impunité ?

 

Vigny Ngami-Tsiba

 

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