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« Histoire des petites gens », de Djibril Diop Mambety: un cinéma musical

« Histoire des petites gens », de Djibril Diop Mambety: un cinéma musical

La société de production JHR films vient de restaurer les deux derniers films de Djibril Diop Mambety : Histoire de petites gens (1994-1999). Le titre du premier conte, Le Franc, ne désigne pas seulement la monnaie à gagner ou à voler – franc français, CFA africain ou franc suisse – mais aussi l’homme franc.

Les petites gens sont ces gens-là
qui n’auront jamais de compte en banque.
Ces gens-là pour qui le lever du jour
est le même point d’interrogation.
Les petites gens ont ceci en commun :
Un cœur pur dans un mouchoir de naïveté. [1]

Une chronique d’Alexandre Vanautgaerden.

Court-métrage, long-métrage, à quoi bon ces distinctions, Le Franc ne dure que 45’, mais ce sont des minutes d’une intensité cinématographique que peu de films possèdent. [2] J’aimerais vous présenter le premier conte, Le Franc. Ce film débute avec la voix puissante du saxophone d’Issa Sissokho, qui se mêle à celle du muezzin avant qu’une troisème voix ne s’insère avec le récitatif de jeunes étudiants coraniques. Les lignes musicales se fracassent l’une l’autre, tel le ressac de la mer, comme si l’on écoutait une fugue dont les thèmes s’entrecroiseraient à l’nfini.  La caméra nous montre la cour, les étudiants qui récitent, puis Marigo se réveille, Marigo, le musicien sans instrument.

Yaadikoone

Babacar Ndiaye, Yaadikoone Ndiaye (1922-1984), le Robin des bois sénégalais.

Dans sa chambre, une affiche avec le portrait de Yaadikoone (1922-1984) et la citation :

Il a rêvé d’une Afrique libre et grande, où celui qui a faim ne serait pas piétiné.

Au Sénégal, « Yaadikoone » désigne les enfants qui ont eu du mal à venir au monde, celui qui était parti et qui est revenu en wolof, mais c’est surtout le nom d’un célèbre bandit des années cinquante, le Robin des Bois sénégalais. La légende raconte que l’homme fut arrêté 70 fois, pour autant d’évasion. Tout ce qu’il volait il le donnait aux enfants. Selon les dires de son ami et bras droit, Mor Mbinda Fall[3] :

Il était sympa. C’était quelqu’un d’extraordinaire et de surprenant aussi. Il n’avait pas de problème avec les gens, c’est juste qu’il  n’aimait pas l’injustice. Il ne la supportait pas. Tout ce qu’il prenait chez les gens, il le donnait aux enfants. Lorsqu’il y avait une projection de film au cinéma et qu’il fallait payer pour y assister, Yaadikoone venait et défonçait toutes les portes pour que les enfants et ceux qui n’avaient pas d’argent pour payer le ticket d’entrée puissent entrer librement et regarder le film.

Yaadikoone a réellement existé. L’historien Ibrahim Thioub a écrit en 1992, deux ans avant la sortie du film, un article qui resitue la figure du bandit social dans sa dimension anticoloniale.[4]

Yaadikoone était le héros de Djibril Diop Mambety : « Je préfère rencontrer des gens, voir dans leurs regards… Quel cinéma se dégage dans leur regard… Et ce que je souhaite voir dans ces regards, c’est la liberté… » professait-il. Et c’est pour cette liberté, pour celle du « petit peuple des laissés-pour-compte », qu’il fonda une association à laquelle il donna le nom de « Yaadikoone ». Comme nous le dit Balufu Bakupa-Kanyinda : « Cette conscience portée comme un serment est celle du sillon formé par les maillons indissociables de ses films. »[5] Dans la scène initiale du film Le Franc, après avoir fait ses ablutions, Marigo rend hommage à Yaadikoone dans un geste de prière, lui touche le visage, se touche le sien : le film peut commencer.

Filmer à la bonne hauteur

Le monde vu par Marigo, depuis sa chambre. Djibril Diop Mambety, Le Franc, 1994.

 

Le monde vu par Marigo, depuis sa chambre. Djibril Diop Mambety, Le Franc, 1994.

C’est alors qu’intervient la voix forte de sa logeuse qui lui a confisqué son instrument, son congoma, parce qu’il a un retard de payement de loyer de six mois du payement. Plusieurs plans magnifiques nous montrent le monde vu au travers d’un trou dans la cloison de la porte de la chambre. Dans la cour où s’égosille la logeuse, un enfant joue avec un agneau. Mambety le film à sa hauteur, caméra au sol. Ce sera une constance dans ce film, cette volonté d’être « à la hauteur », à la bonne hauteur, pour les humains comme pour les animaux. Le spectateur ressent ainsi un sentiment de communion avec les différents protagonistes dont les passants de la ville de Dakar, que le cinéaste remercie dans le générique final. Lorsque la logeuse interrompt sa diatribe, simulant un départ, Marigo sort sous les yeux amusés d’une petite fille, car la marâtre attend le musicien au coin de la rue pour l’asperger d’un seau d’eau. Le film est parsemé ainsi de petits épisodes burlesques.

Le montage de Djibril Diop Mambety mixe des scènes rêvées, Marigo jouant du congoma, avec la déambulation triste du musicien sans instrument, sans plus aucune source de revenus. La première scène rêvée le montre jouant de son congoma, suivi par une nuée d’enfants qui applaudissent au rythme son chant. Un canard, filmé lui aussi au sol, accompagne le pas joyeux de la troupe. Marigo poursuit seul sa pérégrination, tandis que son personnage, rêvé, continue de jouer et s’éloigne, seul, libre.

La musique

Le rêve de Marigo (interprété par Dieye Ma Dieye) avec son congoma. Djibril Diop Mambety, Le Franc, 1994.

La musique est un des personnages principaux du film.[6] Elle est signée par le frère du cinéaste, Wasis Diop. Comme pouvait le conseillait Robert Bresson : « L’image et le son ne doivent pas se répéter, mais doivent travailler chacun à leur tour comme une espèce de relais ». C’est ce que réalise parfaitement le cinéaste sénégalais dans ce film semblable à une comédie musicale que l’on peut écouter les yeux fermés. Et, quand on les entrouvre, apparaît ce personnage burlesque, flanqué d’un chapeau melon, à la recherche de son instrument. Le film Le Franc est dédié à Billy Congoma, à sa musique, le goumbé. Le congoma fait partie de la famille des « pianos à pouces », sanza, kalimba, etc. Il a la particularité d’être beaucoup plus grave, car la caisse de résonance est normalement faite dans une calebasse, et les lames de métal sont beaucoup plus grosses. Le congoma de Marigo est, lui, confectionné dans une simple boîte en bois. Le goumbé, la musique qui donne sa couleur au film, est une invention des wolofs urbanisés, ses racines sont en Guinée-Bissau et au Cap Vert. Dans l’imaginaire, cette musique est associée aux nuits des caïds des quartiers défavorisés de Robeusse, de la Médina et de quelques quartiers du Plateau, qui boivent et fument de la marijuana. Le goumbé a une large gamme rythmique et mélodique, bien que son rythme le plus familier parte du mbalax, rendu désormais populaire par des musiciens sénégalais contemporains comme Youssou Ndour. Le mbalax (ou mbalakh) est la musique de danse populaire nationale du Sénégal et de la Gambie. À partir des années 1970, le mbalax était devenu le son distinctif du Sénégal postcolonial.[7]

Le sujet du film est tout entier dans sa bande-son. C’est d’ailleurs dans celle-ci que l’on entend la voix radiodiffusée par des haut-parleurs d’un journaliste qui annonce le premier tirage de la loterie nationale après la dévaluation du franc CFA en 1994. La dévaluation, qui causa tant de pauvreté et de crises sociales dans toute l’Afrique de l’Ouest, était appelée « ajustement structurel » par euphémisme, ou ironiquement, « dévalisation ». La voix distinguée du journaliste, lors de l’émission « Maag Daan », c’est la voix de Djibril Diop Mambety, et le nom de cette radio est un clin d’œil, à sa compagnie de films : Maag Daan.

La logeuse de Marigo (interprétée par Aminata Fall) avec le congoma confisqué à Marigo. Djibril Diop Mambety, Le Franc, 1994.

Le protagoniste du Franc, Marigo, est interprété par un musicien de talent, Madièye Masamba Dièye. Il n’est pas le seul, on retrouve dans le film une autre grande interprète sénégalaise, la chanteuse de blues Aminata Fall, qui joue le rôle de la logeuse. Cela nous vaut un des moments les plus saisissants du film, visuellement et musicalement. Alors que Marigo vient d’apprendre qu’il possède le billet qui a gagné le grand prix de la loterie nationale, comme il l’a collé sur la porte de sa chambre sous l’affiche de Yaadikoone pour ne pas qu’on le lui vole, il est obligé de sortir la porte de ses gonds pour l’emmener au bureau de la loterie. La logeuse qui était en train de jouer maladroitement de son congoma confisqué, réalise soudain la portée de son acte, et, s’imaginant qu’elle l’a rendu fou en le voyant emporter la porte, lui propose de lui rendre son congoma. Elle entame alors un chant a cappella bouleversant, In the morning, moitié en wolof, moitié en anglais. Le vent souffle sur la plaine aride que traverse Marigo au milieu des sacs plastiques. Et le vent accompagne cette voix déchirante d’Aminata Fall dans la pérégrination de Marigo, qui va bientôt constater qu’il a collé (à la colle forte) son billet gagnant sur la porte, et que la guichetière de la loterie nationale ne peut lui donner son argent, s’il ne peut pas le décoller.

Le regard de la guichetière de la loterie nationale, quand Marigo s’en va avec le billet gagnant collé sur la porte de sa chambre, et qu’elle ne peut lui donner son gain. Djibril Diop Mambety, Le Franc, 1994.

Un autre musicien, Robert Fonseca du Cap Vert, prend ensuite le relais pour accompagner le voyage de Marigo au centre de Dakar, puis vers le rivage, où Marigo tente de décoller son billet de loterie avec l’aide des vagues puissantes de l’océan.

Djibril Diop Mambety raconte l’histoire suivante qui permet de comprendre la qualité des bandes-son de ses films :

J’ai grandi à Colobane où il y avait un cinéma en plein air appelé l’ABC. Nous avions huit ans et n’avions pas le droit d’y aller parce que c’était dangereux. Mais nous nous échappions et y allions quand même. Comme nous n’avions pas d’argent pour acheter un billet, nous écoutions les films de l’extérieur. C’était surtout des westerns et des films hindous. Peut-être est-ce le fait d’avoir entendu tant de films avant de ne les avoir vus qui me fait attacher tant d’importance au son dans mes films. […] Nous fabriquions un écran avec un drap blanc que nous placions au milieu de la cour. Nous allumions une bougie derrière l’écran. Nous découpions toutes sortes de figurines, des chevaux, etc. que nous disposions devant la flamme. Nous faisions le bruit du cheval et cela, c’était un film.[8]

Marigo assommé, reprend connaissance, le billet gagnant collé sur le front. Djibril Diop Mambety, Le Franc, 1994.

La scène finale est pareille à une cantate. Le cinéaste nous fait entendre la houle, mixée au désespoir de Marigo sur les rochers quand il pense avoir perdu son billet gagnant ; le chant de la mélodie populaire de morna de Roberto Fonseca ; le fracas de l’océan ; les images rêvées du troubadour Marigo jouant du congoma sur un bateau ; la joie exubérante de Marigo au réveil, dans sa djellaba orange détrempée, quand il comprend que le billet gagnant de la loterie est collé sur son front. Puis, l’affiche de Yaakidoone et le chapeau melon disparaissent emportés par les flots. Marigo mime les paroles de la chanson de Roberto Fonseca ; puis vient le noir, le générique, le saxophone d’Issa Sissokho qui réapparaît, avec sa douceur, consoler les pauvres désormais plus pauvres, dans ce monde déstructuré par la dévaluation du franc.

Marigo hilare redécouvrant son billet gagnant à la fin du film. Djibril Diop Mambety, Le Franc, 1994.

 

Djibril Diop Mambety

Djibril Diop Mambety. Photo : Carlo Reguzzi.

Fils d’un imam, Djibril Diop Mambety est né en 1945 à Colobane, dans la banlieue de Dakar (Sénégal). Il est le frère aîné du compositeur et musicien Wasis Diop et l’oncle de l’actrice Mati Diop. Après des études de théâtre, il débute en tant que comédien au Théâtre National Daniel Sorano à Dakar dont il fût pendant un temps sociétaire. Il joue dans plusieurs films sénégalais et italiens. Il crée le premier café-théâtre sénégalais à l’âge de dix-sept ans. Le directeur du Centre culturel français de Dakar lui prête de l’équipement et un cameraman pour tourner ses premiers courts-métrages en 1969, Contras’ city et Badou boy. Il réalise en 1972 son premier long-métrage Touki-Bouki (ou Le Voyage de la hyène). Puis Hyènes (1992), il souhaitait réunir ces deux films dans un projet de trilogie sur le pouvoir et la folie. En 1994, il entreprend une trilogie qu’il appelle Histoires de petites gens. Il n’en tournera que les deux premiers volets, Le Franc (1994) – qui obtient le Prix du meilleur court-métrage, lors du 5e Festival du cinéma africain de Milan – et son dernier film, La Petite Vendeuse de soleil (1998). Il décède le 23 juillet 1998 à Paris d’un cancer du poumon.

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