
AFRICALEADNEWS – (Gabon) Le mythe du bicéphalisme triomphant au Sénégal vient de voler en éclats avec la rupture officielle entre le président Bassirou Diomaye Faye et Ousmane Sonko. Dans une tribune publiée ce 6 juillet 2026, le journaliste et homme de lettres gabonais Fidèle Afanou Edémbé dissèque ce divorce politique majeur, y voyant une « valse indansable » dictée par les égos et un avertissement sévère pour l’avenir des processus d’alternance à travers tout le continent africain.
La sagesse populaire croit savoir qu’entre l’amour et la haine il n’y a qu’un pas. Et entre la haine et l’amour ? Il y a de fortes chances qu’il y en ait plusieurs.
Aussi paradoxal que cela puisse paraître, bien souvent, les meilleures amitiés naissent des plus atroces confrontations. Les conflits armés passés n’ont pas empêché la France et l’Allemagne de devenir les locomotives d’une Europe unie. Nous gardons tous le souvenir d’amitiés sincères et durables nées de bagarres rangées lors des récréations de notre enfance. On peut donc espérer devenir amis après s’être combattus. Quand la haine précède l’amour, l’histoire prouve que l’on peut espérer des lendemains harmonieux. Mais quid de l’inverse ? Si on devient ennemis après avoir d’abord été amis, la règle reste-t-elle encore de mise ? Pas sûr.
Il est vrai, comme l’a chanté avec optimisme l’artiste belge Jacques Brel, qu’ « On a vu souvent rejaillir le feu de l’ancien volcan qu’on croyait trop vieux ». Et l’histoire de l’humanité est émaillée de couples qui, après avoir divorcé se sont remariés. En la matière, Stan Laurel (du mythique couple d’humoristes Laurel et Hardy) et son épouse, l’actrice américaine Virginia Ruth, ont convolé trois fois en justes noces avant de divorcer définitivement.
Qu’en sera-t-il d’Ousmane Sonko et de Bassirou Diomaye Faye ?
Du mythe du bicéphalisme à la rupture chirurgicale
L’histoire politique du Sénégal vient d’acter une rupture chirurgicale dont les ondes de choc redéfiniront durablement l’avenir de cette nation. L’annonce officielle par le président de la République, Bassirou Diomaye Faye, de la création de sa propre formation politique, met une fin irréversible au mythe du bicéphalisme triomphant. Entre l’amour fusionnel qui unissait hier les deux hommes sous le serment « Diomaye c’est Sonko, Sonko c’est Diomaye », et la froideur institutionnelle qui s’installe aujourd’hui, le gouffre est désormais béant. Ce qui se joue à présent sous nos yeux n’est rien d’autre qu’une lutte fratricide et acharnée pour la captation de l’héritage politique du Pastef, ce patrimoine sacré forgé dans la sueur, les larmes et le sang des martyrs.
Pour le peuple de l’alternance, l’heure n’est plus à la contemplation passive mais au sursaut de conscience face à l’implosion du projet. Les récents et graves troubles survenus à l’Assemblée nationale lors du débat sur la réforme constitutionnelle étaient la triste démonstration d’un choc des ambitions au détriment des urgences populaires. Voir la maison du peuple être transformée en arène de règlement de comptes internes est un affront fait à la résistance collective. Lorsque la fraternité politique s’effondre pour des calculs d’appareils, c’est le souffle du peuple souverain qu’on étouffe.
Face au tribunal de l’histoire, le sort de la révolution démocratique dépendra de la capacité du peuple militant à imposer sa propre boussole. En amour comme en politique, il faut se méfier de deux gangrènes psychologiques qui altèrent la lucidité et se trouvent invariablement à l’origine de décisions irréversibles : la jalousie et le désespoir. La jalousie institutionnelle du leader qui redoute que l’exercice régalien de l’État n’efface l’héroïsme des luttes de rue et la pureté idéologique. Le désespoir politique d’un chef de l’exécutif acculé, qui croit trouver son salut dans la création d’une énième chapelle partisane au risque de fracturer à jamais le bloc historique de la rupture. Lorsque le ressentiment succède à une amitié mystique, les ponts sont consumés.
Une leçon universelle pour les transitions africaines
La rupture au sommet de l’État sénégalais dépasse largement le cadre national. Elle offre une leçon universelle et un avertissement sévère pour toutes les nations africaines engagées dans les transitions démocratiques et les processus d’alternance de rupture. L’histoire retient que les transitions les plus réussies sont celles où les hommes s’effacent derrière la force des Institutions. Pour éviter que l’enthousiasme populaire ne se transforme en désillusion démocratique, plusieurs axes de vigilance s’imposent. C’est ainsi que les pactes secrets d’avant-pouvoir doivent céder la place à des protocoles de gouvernance transparents et conformes à l’esprit des lois constitutionnelles. Et les réformes économiques, l’emploi des jeunes, la justice sociale et l’indépendance de la justice ne doivent pas être pris en otages par les calculs d’appareils politiques.
Le rideau tombe sur le mythe du bicéphalisme, ouvrant une page d’incertitude dont le Sénégal se serait bien passé et que l’Afrique entière observe avec gravité. Au jeu des chaises musicales du pouvoir, le Sénégal vient de rappeler au monde une vérité universelle : les révolutions démocratiques se brisent souvent sur l’écueil des ambitions personnelles. Cette valse indansable n’est pas une simple crise domestique ; elle est le miroir des symétries systémiques qui guettent toutes les nations engagées dans les processus de refondation, de Bamako à Prétoria. L’Afrique n’a plus le temps de contempler ses élites.
Pour rester ce phare démocratique, le Sénégal se doit de couper la musique des égos et de réaligner ses pas sur le seul tempo qui vaille : celui de la stabilité institutionnelle et du développement économique. Ce qui se joue à travers cette rupture chirurgicale, c’est la crédibilité même des modèles d’alternance souveraine en Afrique. Le projet sénégalais incarnait l’espoir d’une gouvernance endogène scrutée par les intellectuels et les mouvements citoyens du continent. En laissant la jalousie institutionnelle et le désespoir politique consumer leurs promesses, les leaders sénégalais ne trahissent pas seulement leurs militants, ils affaiblissent les voix d’une Afrique qui cherche à s’affirmer face au reste du monde.
Fidèle Afanou Edémbé
Journaliste et homme de lettres
NB : Les intertitres sont de la Rédaction



