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[Éditorial] Gabon : Affaire Bilie-By-Nze, la justice au miroir de sa propre déchéance

[Éditorial] Gabon : Affaire Bilie-By-Nze, la justice au miroir de sa propre déchéance

AFRICALEADNEWS – (Sénégal) En ce lundi 5 octobre 2026, la magistrature et le monde judiciaire gabonais ont revêtu leurs plus beaux atours pour célébrer la rentrée solennelle des cours et tribunaux, accueillie cette année par la Cour des comptes. Discours policés, serments renouvelés et invocations pieuses de l’État de droit ont rythmé la cérémonie. Mais au même moment, à quelques mètres des sièges des magistrats, la réalité du palais de justice offrait un contraste saisissant, pour le moins troublant. La prise de parole sans détour de l’avocat d’Alain-Claude Bilie-By-Nze, au sein même du palais de justice, est venue brutalement rappeler la réalité d’une institution empêtrée dans ses propres contradictions.

Pourtant, à la tribune, les mots n’ont pas manqué de gravité. Le Premier président de la Cour des comptes, Pamphile Moussavou Ibouanga, a lui-même martelé devant ses pairs que « le retour aux valeurs sacrées de notre serment n’est plus une option, c’est une urgence absolue », rappelant fermement que « le magistrat ne doit jamais oublier que sa première richesse est son indépendance, que son premier capital est sa probité et que son premier devoir demeure le service de la justice ». Des paroles fortes, indispensables, mais qui résonnent avec une ironie mordante lorsqu’on les confronte à la pratique quotidienne de l’instruction.

Souvenons-nous. Dès le déclenchement de cette affaire au mois d’avril dernier, des voix s’étaient élevées au sein même de la corporation judiciaire. Le président du Syndicat national des magistrats du Gabon (Synamag) lui-même, traduisant un malaise diffus mais profond, alertait sur les risques d’une procédure précipitée, déclarant sans détour que cette incarcération « ne servait ni notre démocratie ni la crédibilité et l’indépendance de notre justice ». Du côté des greffiers et des observateurs, la réserve ou la dénonciation explicite d’une instrumentalisation politique étaient sur toutes les lèvres.

Aujourd’hui, au terme de ces six premiers mois d’instruction, le constat est sans appel : nous y sommes. L’instrumentalisation n’est plus une crainte de précaution, elle est devenue une méthode d’instruction. Pour s’en convaincre, il suffit de se pencher sur les motifs avancés par la chambre d’accusation et le juge d’instruction pour refuser la liberté provisoire et prolonger de six mois la détention préventive de l’ancien Premier ministre. Une lecture attentive de ces décisions révèle une vacuité juridique déconcertante, où des arguments d’une légèreté confondante tiennent lieu de motivation.

Démontage d’une rhétorique du prétexte

Premier argument asséné par la chambre d’accusation : le prévenu ne présenterait pas de « garanties suffisantes de représentation ». L’absurdité frappe d’emblée. Alain-Claude Bilie-By-Nze est une figure publique nationale, ancien chef du gouvernement, marié à une citoyenne gabonaise travaillant au Gabon, propriétaire de domiciles connus de la justice et du grand public. Ses avocats ont même proposé une élection de domicile légale au sein de leurs propres cabinets. En quoi ces éléments, empilés les uns sur les autres, ne constituent-ils pas des garanties matérielles, familiales et juridiques inattaquables ? Prétendre le contraire relève du déni pur et simple.

Deuxième prétexte : la nécessité d’éviter « des pressions sur la victime ou d’éventuels témoins ». L’argument serait recevable si le dossier reposait sur des faits étayés et des actes d’instruction vivants. Mais l’avocat du prévenu le rappelle avec gravité : en presque six mois de détention à la prison centrale de Libreville, Bilie-By-Nze n’a jamais été extrait de sa cellule pour être entendu au fond par le juge d’instruction. Comment un juge peut-il prétendre craindre l’influence sur des témoins fictifs dont la défense ignore jusqu’à l’existence, faute d’avoir eu accès au dossier en violation des droits les plus élémentaires, tout en refusant de procéder à l’interrogatoire du principal concerné pendant un semestre entier ?

Troisième argument, frôlant le grotesque : l’assignation à résidence sous surveillance serait « impossible » au motif que le domicile du prévenu serait « incontrôlable ». Depuis quand les forces de sécurité et de défenses gabonaises se déclarent-elles incapables de surveiller la résidence d’un homme politique hautement surveillé ? Si l’État n’a plus les moyens d’assurer le contrôle d’un domicile connu, c’est la démission des services régaliens qu’on nous donne à lire sous le sceau d’une décision de justice.

Enfin, l’ordonnance de prolongation elle-même, rédigée sur une demi-page hâtive, à en croire maître Thierry Nguia, porte la marque de la précipitation administrative : coquilles sur le cabinet d’instruction émetteur (confusion entre le 4ᵉ et le 8ᵉ cabinet), absence totale de motivation concrète, et cet aveu stupéfiant du juge d’instruction affirmant n’avoir « pas eu le temps » de poser les actes essentiels en six mois. Si un semestre ne suffit pas à un juge pour mener un interrogatoire élémentaire dans un dossier de droit commun, ce n’est pas le prévenu qu’il faut maintenir en prison, c’est le fonctionnement de l’instruction qu’il faut interroger.

En refusant de motiver ses actes, en se murant dans le silence face aux appels de la défense, la justice gabonaise ne protège pas la société : elle s’exécute. Les syndicats de magistrats et de greffiers avaient prévenu. En reproduisant les réflexes d’une justice d’exception, l’institution montre que la robe noire cède encore trop souvent le pas aux impératifs du moment.

Reste à espérer que le cri d’alarme poussé par le Premier président de la Cour des comptes ne restera pas une incantation de plus sous les lambris dorés. Si le « retour aux valeurs sacrées du serment » est véritablement une urgence absolue, le test de vérité commence dès aujourd’hui dans l’affaire Bilie-By-Nze. Maintenir l’ancien Premier ministre sous les verrous pour « faute de temps », sans accès au dossier ni audition au fond, est la négation même de cette probité invoquée devant les caméras. Pour la justice gabonaise, la restitution des droits d’Alain-Claude Bilie-By-Nze n’est plus une simple question d’espèce : c’est l’épreuve de vérité de sa propre crédibilité face à l’Histoire.

 Vigny Ngami-Tsiba

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