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Entre Bamako et Nouakchott, la diplomatie emprunte les chemins militaires (Confidentiel Afrique)

Entre Bamako et Nouakchott, la diplomatie emprunte les chemins militaires (Confidentiel Afrique)

AFRICALEADNEWS – (Sénégal) L’audience au palais Koulouba de Bamako ce lundi 15 juin 2026 accordée au ministre de la Défense de Mauritanie, Hanana Ould Sidi par le président malien Assimi Goita, dépasse largement le cadre protocolaire d’une remise de message présidentiel. Elle s’inscrit dans une séquence géopolitique particulièrement sensible pour le Sahel occidental, où la Mauritanie apparaît comme l’un des rares voisins avec lesquels le Mali maintient un dialogue stratégique régulier malgré les recompositions régionales en cours.

Bamako et Nouakchott entre irréversiblement dans un axe devenu stratégique au gré des épreuves. Depuis la détérioration des relations entre le Mali et plusieurs partenaires occidentaux ainsi qu’avec certains États de la CEDEAO après les changements de régime intervenus à Bamako, la Mauritanie a adopté une posture singulière : celle d’un voisin pragmatique privilégiant le dialogue à la confrontation.

Pour le Mali, la Mauritanie représente plusieurs enjeux majeurs 

Un voisin partageant plus de 2 200 kilomètres de frontière, un partenaire sécuritaire essentiel dans la lutte contre les groupes armés opérant dans les espaces transfrontaliers et une ouverture économique stratégique vers l’océan Atlantique à travers le port de Nouakchott.

Position stratégique et diplomatique de Nouakchott 

La capitale mauritanienne qui est un véritable acteur diplomatique capable de maintenir des passerelles avec des partenaires régionaux et internationaux considère la stabilité du Mali comme une question de sécurité nationale. Toute dégradation de la situation dans les régions maliennes de Tombouctou, Taoudéni ou Nioro du Sahel a des répercussions directes sur la sécurité mauritanienne.

Le défi sécuritaire demeure le cœur des préoccupations

Derrière les formules de fraternité, la question sécuritaire est vraisemblablement au centre des échanges. La bande frontalière entre les deux pays reste exposée aux mouvements de groupes jihadistes affiliés à Al-Qaïda au Maghreb islamique et au Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (GSIM). Ces organisations exploitent depuis plusieurs années les vastes espaces désertiques reliant le nord-ouest du Mali à l’est mauritanien.

La Mauritanie est souvent citée comme l’un des rares pays sahéliens ayant réussi à contenir durablement la menace terroriste sur son territoire. Cette réussite repose notamment sur: un contrôle renforcé des frontières ; une politique de renseignement proactive ; une stratégie combinant sécurité et dialogue communautaire.

Pour Bamako, le partage d’informations et la coordination avec Nouakchott constituent donc un enjeu majeur.

Les couacs récents dans la relation bilatérale

Si les discours officiels mettent en avant une fraternité exemplaire, les relations n’ont pas toujours été exemptes de tensions. Ces dernières années, plusieurs épisodes ont suscité des crispations :

Les incidents impliquant des éleveurs et commerçants

Les zones frontalières connaissent régulièrement des différends liés à la transhumance, au bétail et aux mouvements de populations. Les arrestations de ressortissants maliens en Mauritanie ou les accusations de mauvais traitements ont parfois provoqué des réactions d’indignation à Bamako.

La question migratoire

La présence d’importantes communautés maliennes en Mauritanie constitue un facteur humain majeur mais aussi une source périodique de tensions. Les opérations de contrôle migratoire menées par les autorités mauritaniennes ont parfois été critiquées par certains acteurs maliens.

Les divergences diplomatiques discrètes

Même si la Mauritanie entretient de bonnes relations avec les autorités de transition maliennes, elle reste attachée à une approche plus consensuelle au sein des organisations régionales et internationales. Nouakchott n’a pas systématiquement épousé les positions défendues par Bamako sur tous les dossiers régionaux.

L’équation nouvelle de l’AES

La rencontre intervient également dans un contexte marqué par la consolidation de l’Alliance des États du Sahel (AES) réunissant le Mali, le Burkina Faso et le Niger. La Mauritanie n’est pas membre de cette confédération mais suit avec attention son évolution. Nouakchott sait que l’AES modifie progressivement les équilibres sécuritaires et géopolitiques de l’Afrique de l’Ouest.

Pour Bamako, il est important d’éviter que la montée en puissance de l’AES ne soit perçue comme un facteur d’isolement vis-à-vis de ses voisins non membres. La visite du ministre mauritanien de la Défense envoie ainsi un signal de continuité diplomatique : le Mali entend renforcer l’AES sans rompre avec ses partenaires traditionnels.

Une convergence autour de la stabilité régionale

Au-delà des intérêts nationaux, les deux pays partagent aujourd’hui une même préoccupation : empêcher l’extension de l’instabilité sahélienne vers la façade atlantique. La progression des groupes armés vers certaines zones du Mali occidental, les trafics transfrontaliers, les déplacements de populations, les effets du changement climatique et la fragilité économique de nombreux territoires sahéliens constituent des défis communs.

Dans ce contexte, la visite de Hanana Ould Sidi à Koulouba apparaît moins comme une simple transmission de courrier présidentiel que comme une opération de réassurance stratégique entre deux États qui savent que leur sécurité demeure étroitement liée.

Quid de la lecture géopolitique

Le véritable message de cette rencontre est sans doute le suivant : alors que le Sahel traverse une phase de profondes recompositions politiques et sécuritaires, Bamako et Nouakchott cherchent à préserver un canal privilégié de concertation. Les deux capitales comprennent qu’aucune solution durable aux crises sahéliennes ne pourra émerger sans une coopération étroite entre les États riverains du désert. Derrière les salutations fraternelles échangées entre Assimi Goïta et Mohamed Ould Cheikh El Ghazouani se dessine ainsi une réalité stratégique plus profonde : la stabilité de la Mauritanie passe en partie par celle du Mali, et réciproquement.

Par Oussouf DIAGOLA et Pierre RENÉ (Confidentiel Afrique)

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